Latet : le langage commun de l’entreprise et de la philanthropie

association Israël

À première vue, le monde de l’entreprise et celui de la philanthropie obéissent à des logiques distinctes. Pourtant, tous deux partagent aujourd’hui des exigences communes : mesurer l’impact, agir avec efficacité, inscrire l’engagement dans la durée. Regards croisés sur ce langage commun au service du sens et de l’action, entre Gilles Darmon, fondateur de l’association Latet, et Laurent Perez, Managing Director de Cyrus Herez Israël.

Créer de la valeur n’a de sens que si elle se partage. Comment cette idée résonne-t-elle dans vos univers respectifs, l’action sociale et la gestion de patrimoine ?

Gilles Darmon. L’action sociale demande beaucoup d’humilité, car les moyens ne seront jamais à la hauteur des besoins. Dans ce contexte, la réussite ne se mesure pas seulement à ce que l’on accomplit concrètement, mais aussi à la capacité de créer du sens autour de l’action menée. Donateurs, bénévoles et bénéficiaires ne sont pas simplement reliés par un mécanisme d’aide : ils le sont par une logique de partage. C’est ce lien qui rend l’action durable.

Laurent Perez. Je retrouve cette logique dans notre métier. Bien sûr, nous parlons de performance et de structuration patrimoniale, mais au fond, nous accompagnons des projets de vie, des familles, des transmissions. La création de valeur n’a de pertinence que si elle s’inscrit dans le temps et si elle sert une vision plus large.

G.D. C’est précisément ce qui nous rapproche. Le sens, comme la confiance, se construit dans la durée. Nous sommes particulièrement enthousiastes à l’idée d’être aux côtés d’une entreprise comme Cyrus Herez Israël, avec laquelle nous partageons un socle de valeurs.

Les notions mobilisées sont, au fond, très proches de celles que nous utilisons dans l’univers patrimonial : allocation des ressources, effet de levier, recherche de performance, vision de long terme...

Les entreprises ont un rôle sociétal de plus en plus attendu. Quelle place doivent-elles occuper, selon vous ?

G.D. Il faut d’abord éviter toute confusion : une entreprise n’a pas vocation à se substituer à l’État ou à devenir une ONG. Sa mission première reste économique. Mais elle n’existe pas en dehors de la société. Elle se développe grâce à un environnement collectif, à des infrastructures, à des talents formés, à une stabilité dont elle bénéficie. Cela crée nécessairement une responsabilité.

L.P. Je partage cette idée. La société fonctionne comme un écosystème dans lequel chacun a un rôle à jouer. Cette responsabilité peut prendre différentes formes selon les moyens et la culture de l’entreprise : soutien financier, implication des équipes, engagement dans la durée. L’essentiel est qu’elle soit cohérente.

Comment mesurer l’efficacité d’une action sociale ? En quoi cette logique parle-t-elle aussi à l’entreprise ?

G.D. Chez Latet, nous avons fait le choix de l’indépendance, ce qui implique une très forte exigence d’efficacité et de transparence. Nous parlons donc volontiers le langage de l’entreprise : indicateurs de performance, impact, effet de levier. Par exemple, dans l’aide alimentaire, un shekel donné équivaut à six shekels d’aide réelle grâce à notre organisation logistique. Nos frais de fonctionnement sont par ailleurs extrêmement maîtrisés, autour de 5 %, ce qui reste un indicateur fort dans le monde associatif.

L.P. Ce qui est frappant, c’est que les notions mobilisées sont, au fond, très proches de celles que nous utilisons dans l’univers patrimonial : allocation des ressources, effet de levier, recherche de performance, vision de long terme… Au fond, il y a là bien plus qu’un partenariat : une convergence de culture et de valeurs.

Latet s’appuie sur un réseau important de bénévoles, de donateurs et de partenaires. Comment mobilise-t-on durablement une communauté autour d’une cause ?

G.D. La confiance est la clé. En Israël, il existe près de 17 000 associations. Latet est l’association qui a le plus large soutien populaire. C’est parce que nous avons construit notre action, depuis plus de trente ans, sur des principes clairs : intégrité, transparence, constance, apolitisme. Ces valeurs ne valent que si elles se prouvent dans la durée.

L.P. C’est aussi vrai dans notre métier. Une relation durable ne se construit que sur la confiance et des valeurs partagées.

Dans un contexte marqué par la guerre et les tensions actuelles, comment Latet adapte-t-elle son action ? Et quel rôle les entreprises peuvent-elles jouer ?

G.D. La guerre est un immense défi opérationnel. Dans ces périodes, les besoins explosent alors même que les contraintes logistiques se multiplient. Chez Latet, nous avons développé au fil des années une capacité de réponse à l’urgence : coordination avec les autorités, identification rapide des besoins, mobilisation logistique, achats immédiats. Le 7 octobre, par exemple, nous avons pu agir dès le lendemain, avant que certains circuits ne soient saturés ou réquisitionnés.

L.P. Dans ces moments-là, les entreprises ont un rôle clé à jouer. Elles peuvent bien sûr apporter des ressources, mais aussi de la stabilité, de la continuité, et une capacité de mobilisation. Lorsqu’un partenariat est déjà construit sur la durée, il devient beaucoup plus efficace dans l’urgence.

G.D. Absolument. Les partenariats solides se révèlent particulièrement précieux dans les périodes de crise.

La philanthropie peut-elle devenir une composante naturelle de la transmission patrimoniale ?

L.P. De plus en plus, oui. Dans beaucoup de familles, la transmission ne se limite pas à des actifs. Elle touche aussi à des valeurs, à une certaine idée de la responsabilité, à la manière dont on souhaite inscrire son patrimoine dans le monde.

G.D. Je dirais même qu’elle lui donne une profondeur supplémentaire. Dans toute transmission, la vraie question est souvent : pourquoi transmet-on ? À partir de là, la philanthropie devient une expression naturelle du sens que l’on souhaite donner à ce que l’on construit.

Pour conclure, quel message souhaiteriez-vous adresser aux entrepreneurs et aux familles qui souhaitent aujourd’hui donner davantage de sens à leur réussite économique ?

L.P. La réussite économique donne des moyens d’action, mais aussi une responsabilité. L’enjeu n’est pas d’opposer performance et engagement, mais de les articuler intelligemment. Lorsqu’un patrimoine est bien structuré, il peut devenir un levier d’impact durable.

G.D. Et j’ajouterais que ce qui compte, ce n’est pas seulement le montant du soutien, mais la relation qui se construit. Les partenaires engagés nous aident à aller plus loin, non seulement par leurs ressources, mais aussi par leur exigence et leur confiance. C’est cette qualité de relation qui permet, au fond, de créer un impact durable.

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